Stéphanie Cohen-Chaptal

Portrait-en-mots · 2007

« NAH-SE-USKUK, Tonnerre tourbillonnant »

Björk, chanteuse

Lesbók Morgunblaðsins, 31 mars 2007, p. 16 (festival « Pourquoi pas ? – Printemps français en Islande », rubrique « Portrait-en-mots », traduit en islandais par Kristján Þórður Hrafnsson)

« NAH-SE-USKUK, Tonnerre tourbillonnant », Björk

Une limousine s'arrête. Le chauffeur m'ouvre la portière en m'annonçant "Je sais exactement qui vous êtes". "Un Shaman à New York qui cherche une islandaise, forcément ça ne passe pas inaperçu!", j'ai pensé. On sort de la ville. On glisse jusqu'à une rue trés spéciale. Les gens, ici, appartiennent à un peuple nomade, Al Pacino, Bill Murray, Barischnikov… Ils n'aiment pas fixer un numéro sur leur maison, celui qu'on cherche voyage sur un nuage. Je pense "La poisse!" Mais il affirme : "Je sais exactement où habite Nah-Se-Uskuk!" C'est sans doute son nom de code. A peine ai-je tiré la sonnette que l'islandaise transpercée sur tout le corps, de broches de bois dur glissées sous la peau me souhaite la bienvenue en souriant. Je me dis: "Tiens une fée ou une sorcière!" Elle me demande si j'ai faim. Pour les gens de son peuple la politesse commence ainsi: celui qui a le ventre plein oublie ses malheurs. Nah-Se-Uskuk a préparé du chien bouilli avec des pommes blanches, navets des prairies. C'est une marque d'amitié… Elle me regarde être reconnaissante en mangeant et je lui demande pourquoi elle-même n'en fait rien. Elle rigole en s'excusant:" Depuis trois semaines je ne bois que de la soupe et je ne mange que ce qui est jaune" J'en deviens écarlate! Evidemment elle veut "fixer le soleil", l'épreuve des braves. Je n'en attendais pas moins de quelqu'un qui adore être expérimentale, être l'objet voir, l'instrument de l'innovation! Elle me propose d'enfiler des habits liquides et de plonger dans une baignoire creusée dans la roche à flan de montagne. Nous faisons surface, elle en champagne et moi en coka-cola au milieu d'un troupeau de cerfs avec qui elle échange quelques paroles d'un dialecte inconnu. La ballade dans les bois a commencé. L'islandaise me présente à tous ses amis: des écureuils qui lui ont tricoté des parures au crochet en donnant des ordres par Blackberry, des pics verts qui tapent avec le bec sur Internet jusqu'à fabriquer un sol de Lune et faire s'enflammer du fer en forme de lettres et des dizaines de paons qui font la roue sur Macintosch en formant un écho magnifique aux cris poussés par Nah-Se-Uskuk par delà les buildings. La statue de la liberté pend là, accrochée à l'horizontale. C'est une forêt américaine. Nah-Se-Uskuk pendant que les tambours résonnent frénétiquement, de ses pieds martèle le sol. Elle rit, elle rit. Et elle danse, elle danse, lançant ses bras qui se continuent en immenses éclairs lumineux comme des incantations divinatoires en faveur des sept éléments. Autrefois elle chantait pour dire quelque chose mais cette fois elle remplit ses devoirs. Tout à coup, l'islandaise vient vers moi et balayant la réalité d'une revers de main, elle me lance "On ne va pas tarder à rentrer!" Plus que tout, je sais qu'elle aime vivre à sa façon, libre sur la terre de ses ancêtres, sur sa propre terre. Et nous nous retrouvons toutes les deux sur un immense yacht noir qui n'allant habituellement que d'île en île, se trompe et nous dépose d'abord en pleine forêt tropicale. Alors de forêt en forêt, nous atterrissons enfin à notre point de départ, terre islandaise sur territoire américain. Secouée, me retenant de bailler pour que mon esprit ne s'envole pas à tout jamais, je comprends à qui j'ai à faire. Nah-Se-Uskuk est un être magique, un guerrier excessif qui, s'il ne chante pas à tue-tête et avec fierté son amour de la vie, se terre honteux de lui-même et des questions qu'il pourrait poser à l'humanité. C'est alors que je remarque sur Nah-Se-Uskuk un nouveau détail. A son cou, pend un collier de mollaires. Ca aurait pu être un beau jour pour mourir… Sans poser de questions, je m'engouffre dans la limousine qui m'attend. Alors le chauffeur m'affirme "Je sais exactement que Nah-Se-Uskuk veut dire Tonnerre Tourbillonnant en sioux". Illuminée, je lui réponds "Bien sûr et moi, je m'appelle Björk!"

©"Portrait-en-mots" Stéphanie Cohen Chaptal