Portrait-en-mots · 2007
« HO-WA-HE, Rien »
Stéphanie Cohen (autoportrait), autoportrait
Lesbók Morgunblaðsins, 24 mars 2007, p. 16 (festival « Pourquoi pas ? – Printemps français en Islande », rubrique « Portrait-en-mots », traduit en islandais par Kristján Þórður Hrafnsson)
Un break m'attendait. Dedans ils étaient déjà au moins six. Une femme avec un bonnet et des gants m'a demandé "Tu es une française en Islande" J'ai dit "Oui" pour pouvoir agir en toute tranquillité. En tant que sorcière ou Shaman comme on disait dans le temps, l'anonymat est plus pratique. La femme n'a pas enlevé son bonnet pour me dire "Grimpe". Il était quatre heures de l'aprés-midi. Je n'avais aucune idée de ce qui m'attendait, ni que cette voiture nme rejeterait seulement une dizaine d'heures plus tard. En dix heures, il s'en passe des choses. Je suis arrivée au milieu de nulle part sur le versant d'une colline d'où on apercevait toutes les lumières de la ville à mesure que le jour tombait. Il tenait jusqu'à dix-huit heures le jour, ce jour-là, c'était un temps entre deux temps, celui où il ne fait jamais jour, la nuit suivant la nuit qui suit la nuit et l'autre, le jour qui suit le jour aprés le jour, un temps suspendu pourrait-on dire et il suspendait ce temps pendant le temps que je passai à écouter le bruit des flammes qui chauffent de grosses pierres de lave noires avant de devenir rouges pendant qu'aprés avoir calculé mon chiffre astral, on m'a affublée de lunettes jaunes en m'injectivant de cette sentence "Ne sois pas old-fashioned, oublie le passé et tourne toi vers l'avenir". Alors dans ce pays étrange qui m'est étranger mais dont je me sens pourtant chaque jour plus familière, a commencé une expérience qui n'existe nulle part ailleurs. Quand j'ai demandé à Björk si elle avait déjà été dans la tente à sudation, ele m'a dit qu'elle connaissait le vieil indien qui était à l'origine du projet, sa mère l'avait amené en Islande. Moi je ne l'ai vu qu'en photo, un couple avait repris le flambeau. Clic était un homme mûr et Cluc un homme plus jeune. Clic faisait les calculs, donnait les explications, lisait l'avenir dans les flammes, Cluc était plus physique, le sel sur la neige, les pierres dans le foyer, les acrobaties sur la piste de danse, c'était lui. Des aurores boréales ne sont pas venues me sauver alors j'ai bavardé. On m'a expliqué que cette expérience allait être unique et que plus dure elle serait, plus son action me serait bénéfique. Il ne fallait pas partir, il ne fallait pas s'échapper. Plus on approchait de la mort, mieux c'était. Il fallait chanter ensemble même sans comprendre surtout ne jamais fuire, et surtout rester. On est monté jusqu'à la maison, tout le monde s'est changé. Clic a mis un bandana dans ses cheveux, il avait un bermuda, deux t-shirts et des chaussettes. Cluc avait disparu. On est arrivés dans une salle rectangulaire entièrement hermétique, tous les murs et les plafonds étaient chargés de décorations, collections de magazines homo, ours en peluches, et peintures de Cluc, trés impressionnistes dans les pastels étalées sur tout ce qui restait de murs et de plafonds si on enlevait le reste. Clic a mis en marche un cœur clignotant et Cluc réapparu, a branché la boule disco. Des airs difficilement audibles sont sortis d'un radio-réveil et là, on s'est déchaîné. Tous dos au mur, on y est allé en lançant les bras, on sautait, on bougeait la tête, Clic fermait les yeux en frappant ses tambourins. On buvait de l'eau. Ensuite direct en maillot, certains ont pris leur coussin, d'autres leur serviette, il ne fallait pas oublier ses tongues. Et re, dans le froid du dehors, heureusement il y avait la neige pour romantiser l'affaire. Aprés, il a fallu se glisser dans une tente recouverte de sacs poubelle noirs anti-gravas en rampant autour du foyer de gauche à droite puis s'installer entre deux corps inconnus et souhaiter la bienvenue à toutes les pierres qui entraient aprés nous. Quand pour le premier set, il y en aurait 7, Clic et Cluc ont fermé la tente, je ne savais pas à quoi m'attendre. Cluc avait distribué des bouts d'éponge à appliquer sur le dessus de son crâne pour tenir le coup. Cluc avait fait passer des essences à respirer sur sa paume et il jetait des herbes parfumées sur le feu, il pouvait éventuellement nous fouetter un peu avec si on avait des endroits particuliers à purifier. Aprés le premier set, on m'a demandé si ça s'était bien passé pour moi "Trés mal", j'ai dit. Et c'était vrai, ça avait été horrible. Heureusement Clic m'a dit que en fait, chaque set permettait de purifier une "partie" spéciale de soi ou des autres. Le premier était dédié au corps. Donc, plus j'avais souffert plus j'avais de bonnes chances d'avoir évacué les mauvaises ondes emmagasinées à l'intérieur de moi. Il faut dire que j'avais une énorme pustule de sorcière sur la bouche qui lui avait peut-être inspiré cette réflexion. Quand enfin, le dernier set est arrivé, qu'on a appris qu'il était dédié aux bisons, là, je n'ai pas compris ce que ces animaux disparus venaient faire là au début du XXIème siècle, et qui plus dans un pays entouré de mer. Aprés j'ai tout fait comme il faut: baignade extérieure dans bacs en plastique pleins d'eau chaude puis froide, dîner indien à l'intérieur avec dessert au pop-corns et tirage de dés. Quand ils m'ont relâchée, je n'avais plus envie de rien alors je me suis projetée trés loin dans un corps amoureux quelque part en France, juste pour retrouver le plaisir gratuit du désir: "Tu me manques. Ah comme je t'aime et comme t'aimer est douloureux car ça ne sert à rien, je ne suis rien pour toi, rien dans ta vie et tu occupes toutes mes pensées. Plus tu es loin plus tu me hantes avec persistance, plus tu pars longtemps, plus je t'attends. Le gris de Paris ravive la pensée nostalgique de nos ébats. Comment commander à mon coeur meurtri de ne plus s'attendrir à l'évocation de ton souvenir? Je ne sais pas. Je ne sais pas. Aucune solution ne m'apparait puisque je fonds déjà à la simpe évocation de ton nom." Et puis, au lieu de signer "Ho-Wa-Heh", qui veut dire "Rien" en cheyenne, j'ai choisi le prénom d'une femme qui jouirait à l'évocation de sa lointaine jeunesse, cette vieille s'appellerait Stéphanie.
©"Portrait-en-mots" Stéphanie Cohen Chaptal