Stéphanie Cohen-Chaptal

Portrait-en-mots · 2001

« ssom etak »

Kate Moss, mannequin

Numéro n° 20, février 2001 (« Portrait-en-mots, Kate Moss »); repris en 2011 dans l'exposition « Mes 7 portraits capitaux / My 7 deadly portraits », Brachfeld Gallery, Paris, 20 mars – 9 avril 2011

« ssom etak », Kate Moss « ssom etak », Kate Moss

si j’étais une icône je serais un cri de joie la violence du son s’échapperait de ma bouche pulpeuse mes yeux auraient l’éclat du diamant ma peau serait délicate et parfumée un teint transparent et doux équilibrerait mes yeux trop petits et une bouche trop grande mon visage devrait apparaître en portrait serré l’énergie de la vie se dégagerait de l’ensemble orné d’une folle chevelure longue et ondulée je représenterais ainsi le désir car j’imagine que fabriquer ce genre d’image c’est inventer la fonction je ne peux pas vivre sans

elle est trés maigre elle mesure 1m70 elle a quelques années de plus que dix ans elle a l’air perdu elle nage dans son 501 elle n’a pas de particularité magnifique elle renouvelle l’idée de la beauté elle attire à elle comme une interrogation permanente brune aux yeux bruns fine aux cheveux fins délicate l’allure particulière quand elle est apparue livrée à tous les yeux elle a été traitée de phénomène tout le monde en parlait sans savoir quoi en dire inventant des raisons marketing ou des justifications magazine il fallut accepter l’évidence ssom etak n’était pas un hasard

elle est née à la lumière de Rembrandt son visage fut dessiné pour figurer la vie il y eut alors une opération magique le tableau laissa échapper une âme avec son col en papier mâché une fille traversa le temps aussi vierge que Barbie elle naquit dans les années 80 elle se promena sur toutes les lèvres elle devint référence pour les garçons comme les filles son chemin fut trés rock elle fit carrière aujourd’hui on expose ses tenues dans le noir des robes signées Viktor & Rolf tournent Inez Van Lamsweerde et Vinoodh Matadin flashent son apparence de père flamand l’icône a pris les traits de ssom etak elle vit

la fille mange du foie gras brasserie Lipp tourbillonnante les yeux brillants pleine de vie trop soudain émue ses yeux rougissent égérie à quatorze ans devenue femme sous les lumières du star system elle me regarde en mentionnant Jonnhy Depp elle sait que je la connais je sais qu'elle ne me connait pas moi je cherche dans son visage les clefs de sa magie comme une explosion de sincérité elle se livre d'instinct sans violence tout en elle est fin ses traits son corps ses attitudes seul son regard brûle je me demande comment une image peut vivre aussi difficilement qu’un jouet en vie sûrement isolée dans un monde de grands elle confie au miroir son secret dans la suite d’un grand hôtel à l’image d’une génération oubliée fils et filles de 68 jamais adulte l’adolescente perdue entre vingt et trente ans se réveille doucement belle au bois dormant victime du baiser absent
som etak lit son nom dans le miroir kate moss

©"Portrait-en-mots" Stéphanie Cohen Chaptal