Portrait-en-mots · 2011
« Séduction animale »
Benjamin Biolay, chanteur
Exposition « Mes 7 portraits capitaux / My 7 deadly portraits », Brachfeld Gallery, Paris, 20 mars – 9 avril 2011
Velouté, le poil dru, le teint plutôt clair, la démarche féline, la paupière lourde, le regard droit, face à lui, une femme s'allume. Il fume et, a mal à la gorge. Il la regarde. Tapi dans son dernier album, il la guette avec une discrétion de pianiste. Aussi loin qu'il s'en souvienne, dès treize ans, il écrit des chansons. La gueule est gourmande. On devine la puissance du muscle. Ses parents mettent ça au service du violon. Ils rêvent d'un fils concertiste. Pendant qu'un rugissement gronde en lui, étouffé par les cordes, il pousse un cri au tuba puis, s'essouffle au trombone. Dès seize ans, il détale de sa ville natale au Nord du Sud de la France où des fauves endormis pourrissent en cage depuis les années trente.
Il rugit à Lyon, le premier terrain de chasse à moins de trente kilomètres. La végétation y est sèche mais la prise, bonne. La bourse pleine, il intègre le Conservatoire : cours le matin, instruments l'après-midi. Pour lui, c'est le bonheur. Sa jeunesse insouciante séduit Claire, éprise de liberté. Elle propose au jeune fauve : "Viens chez moi, déplacer la poussière." Il y passe trois ans. Un vieux loup de mer, chanteur de l'affaire Louis Trio rugit de plaisir à son premier concert. Les deux fauves s'entendent à merveille. L'un séduit par la dextérité naïve de l'enluminure, l'autre conscient du sang neuf d'une vraie nature.
Mais le fougueux animal se heurte en vain au roc, la peur même de sa propre détermination. Son guide, le vieux loup est là qui protège son indomptable recrue. Début quatre-vingt dix, le jeune fauve animé du feu de plusieurs concerts tente une première incursion dans la civilisation. Il se livre à un homme avec qui pourtant il n'a pas rendez-vous chez celle qui fût la maison de disques des Beatles. Au bout d'un seul titre, il pousse un cri de bête, arrête la bande et détale sans demander son reste. Le soir même, l'homme le rappelle pour lui proposer de signer un Single.
Pendant un an et demi, la bête vit sur les droits d'auteur du disque tout en pestant contre sa propre condition humaine, bien décidé à se mettre au service de celle des autres. À ce moment-là, il a l'impression que "La vie, c'est Disney-World!" Quand il découvre sur scène, la grâce inouïe de Keren Ann. Ils inventent un disque dont un tube Sur le fil. Ensemble, ils participent à un album d'Henri Salvador. Ca fait "des trucs" comme Jardin d'hiver.
Depuis le fauve s'est laissé dompter par quelques autres mâles, pour le travail et une célèbre femelle dans la vie. Désormais, il n'est plus seul en pays sauvage. À celle-ci dévolu, il jette sa peau et dit à la femme consumée du début:
"En fait, la vie, c'et le truc qui passe pendant qu'on perd son temps à faire autre chose."
Et signe enfin "La bête sortie de la jungle, Benjamin Biolay."
©"Portrait-en-mots" Stéphanie Cohen Chaptal