Portrait-en-mots · 2001
« La garde-robe »
Björk, chanteuse
Livre « Björk » (M/M (Paris), 2001), version anglaise manuscrite « Wardrobe »; repris en 2011 dans l'exposition « Mes 7 portraits capitaux / My 7 deadly portraits », Brachfeld Gallery, Paris, 20 mars – 9 avril 2011
De Reykjavik, l'e-mail traverse l'Atlantique. Une fille étrangère écrit à un garçon parisien: "Je viendrai chez toi faire un plat de chez moi." Deux mois plus tard, la fille en strass empreinte le périphérique. S'inscrit en rouge, un message dans le Ciel qu'elle croit lui être destiné: "Trafic fluide"! Le soleil se lève. La fille ornée de mille feux, s'installe à l'hôtel. De l'agneau séché doit arriver d'Islande, son pays natal. En déshabillé de jour, elle attend tout l'après-midi. Déjà dix-huit heures et toujours pas de viande. Alors ornée d'une combinaison jaune moulante, la fille appelle un taxi. Le conducteur parle sept dialectes diférents. La jeune fille en réajustant une jupe violette assymétrique, lui annonce : " I'm waiting for ten persons tonight and have no food!" "Emergency situation, I am your man", lui répond-il. La voiture file. Le conducteur emmène la fille dans une grande épicerie. Là, elle achète du poisson, du caviar, du safran, du piment, de la cannelle, des raviolis frais, des champignons, du lait. Elle réajuste bizarrement un haut sans dos et cherche la crème fraîche. Mais bien sûr, elle ne comprend pas ce qui est écrit sur les papiers d'emballage. Alors, elle prend chacun des pôts susceptible d'en contenir, l'ouvre, y trempe son doigt, le suce puis le pose dans le Caddie jusqu'à trouver le bon goût dans sa bouche. Ensuite, elle attrape quelques blinis, passe à la caisse et s'engouffre dans le taxi qui l'attendait. L'homme polyglotte la conduit alors à l'adresse du garçon parisien. Une fois arrivée, la jeune femme laisse une peau sur la banquette arrière. S'étant à nouveau transformée, alors armée d'une robe sertie de tiges métalliques, elle escalade cinq étages sans s'essouffler. À peine lui a-t-on ouvert la porte qu'elle file dans la cuisine et se met au travail. Elle fait revenir les champignons dans du beurre avant d'improviser avec de la crème, du jus de pomme, du miel de rhododendron et de la mayonnaise. Enfin, elle s'attaque au poisson, autre spécialité de sa chère patrie, ensuite, fait cuire les pâtes, laisse mijoter la sauce, passe la langue sur sa lèvre supérieure, plisse les yeux, laisse crier son âme et rit avec le garçon. Femme enfin devenue, on entend de la marmite, exploser un son : "Björk".
©"Portrait-en-mots" Stéphanie Cohen Chaptal